Artistes itinérants : l’art d’être parents

Regard sur trois couples d’artistes itinérants nouvellement parents

Choisir d’embrasser le métier de danseuse, musicien, ou artiste de cirque c’est dire oui à la
création, à l’imaginaire et à une certaine forme de liberté.
C’est oser faire des pas de côté pour emprunter des chemins de traverse.
C’est parfois être sur la route des jours et des nuits entiers pour donner vie à ses rêves passionnés.
Devenir parent est-il compatible avec cette vie de traverse ? Quelle nouvelle danse inventer à
trois ?
Quelle place pour l’art ? Quelle place pour l’enfant ?
Comment conjuguer la parentalité avec une vie artistique itinérante ?


Coraline et Marius, Sara et Angelos, Anne-Sophie et Sebastien. vivent loin les uns des autres en
France, mais ces trois couples partagent quatre éléments : ils travaillent dans le milieu artistique, ils
sont jeunes parents (leurs enfants ont respectivement 14 mois et 2 ans et demi et 1 an et demi), et
sont souvent amenés à être sur les routes de France, ou à l’étranger, pour leur travail.
Ils ont aussi fait de leur rêve leur travail et nourrissent une passion pour ce qu’ils font
professionnellement.

Coraline, artiste porteuse, vit dans une caravane avec Marius, technicien de cirque, et leur fils
Loudji, près d’Issoire où ils aménagent une roulotte de 32 mètres carrés pour ne vivre que dans
celle-ci.
La première fois, je les rencontre à Beaune, avec leur fils d’un mois. Ils m’expliquent qu’ils ont payé
à la maternité, qui en avait fait la proposition, pour que Marius reste dormir.
Trio uni chez eux, ils savent qu’ils souhaitent être réunis aussi dans l’itinérance sur certaines
missions professionnelles de Marius.
Je les revois fin mai 2019 à Annemasse, sous la chaleur. Marius, travaille quatre jours sur un
spectacle. Coraline et Loudji ont eu la possibilité de l’accompagner et pour l’occasion logent à
l’hôtel. Marius n’a pas vu Loudji depuis une semaine car il travaillait du côté de Metz.
Pendant la journée d’installation du chapiteau, Coraline dispose un tapis devant l’armature qui se
monte, et fait des exercices pour rééduquer son corps, pendant que Loudji dort dans sa poussette.
Coraline explique vouloir faire sa rééducation de façon très sérieuse. Angèle, amie de longue date
du couple, et artiste sur le même spectacle que Marius, lui propose son cerceau de hula hoop : « tu
verras, c’est bien pour ta rééducation ! »
En début de soirée, Coraline rejoint seule, avec Loudji, le parc en ville, où une fanfare se produit
pour lancer le festival. L’ambiance est chaleureuse et animée. Coraline, les yeux brillants, et son
fils lové contre son corps, me souffle : « Je suis très contente que Loudji puisse vivre ça. J’aurais
adoré grandir dans cette atmosphère de spectacles ».

L’arrivée de l’enfant est aussi pour un artiste itinérant un équilibre à trouver.
C’est Anne-Sophie, Sébastien son compagnon et musicien professionnel ainsi que leur fils de 6 mois
à l’époque, que je rencontre d’abord en février 2019, dans leur appartement à Lyon.
Anne-Sophie a 37 ans et a fait de la danse son métier il y a 12 ans. L’arrivée de son fils a
chamboulé sa vie : « on n’est pas préparé à tout ça. Quand on est enceinte et danseuse, il est
difficile de travailler ». Son mari, qui revient de courses, avec leur fils dans la poussette, s’apprête à
partir quelques jours en tournée.
Après le café, j’accompagne Anne-Sophie et son fils jusqu’aux « Subsistances », un laboratoire
international de pratique et de création artistique où elle s’entraîne occasionnellement. La pression
sociale est difficile à gérer pour elle en ce moment. Beaucoup de personnes l’interrogent : «Tu
travailles sur quoi ? » Alors qu’elle commence à peine la rééducation et les entraînements pour se
réapproprier son corps de danseuse.
Anne-Sophie me souffle : « Je me sens fragile. Cette fragilité est nouvelle pour moi, depuis la
naissance de mon fils ».
Son fils, qu’elle emmène parfois avec elle pendant ses entraînements, dort dans sa poussette.
Concentrée, musique en toile de fond, Anne-Sophie répète consciencieusement ses exercices de
rééducation.
Elle m’explique que le mois suivant, elle sera absente un mois de chez elle, enchaînant une semaine
de création en danse verticale à Paris, une semaine de coaching vers Saint-Etienne et deux semaines
de formations clown dans le Sud Ouest. Son fils a suivi tous ses déplacements.

En juillet 2019 à Granville, je retrouve Sara, trapeziste, son compagnon Angelos, porteur et
jongleur, leur fils Zakari
ainsi que le reste de l’équipe du Cirque exalté, Jonathan, et Nicolas.
Ils sont au coeur de leur tournée. La période est si intense pour eux qu’ils ont engagé une baby-sitter
pour dix jours. Zakahari est habitué : « Il a déjà rencontré une dizaine de nounous en tournée. Il
apprend à s’adapter, et chaque fois, elles ont un truc en plus à lui apporter», me dit Sara.
Sara et Angelos ont créé le Cirque exalté en 2009. Ils sont sur la route de mai à octobre avec des
petits moments de retour chez eux, au Mans.
Avant le spectacle, l’équipe se retrouve dans les loges. Sara se maquille, la nounou prépare le repas
de Zakari. Angelos sort pour aller jongler. Zakari le suit et joue avec les quilles de jonglage.
Sara me confie : « c’est pas facile de lui créer un rythme régulier et des repères, alors qu’on change
de lieux tout le temps, mais on a nos trucs ! On a notre valise spéciale repas pour cuisiner à l’hôtel,
le lit, les jouets, les livres, la poussette, le porte-bébé. Ils font une sorte de “cocon” partout ou l’on
va ! Et puis, le camion, l’hôtel, maintenant il connaît, et il se sent un peu chez lui ».
Le lendemain, jour de « pause », l’équipe doit rejoindre en camion La Flèche qui est à 2h45 de
route. Angelos avoue qu’ils sont fatigués : «on a eu 3 jours de pause mais on est restés à la frontière
franco-allemande. Ce n’est pas pareil que quand tu es chez toi. »
Angelos poursuit : «Zakhari est content quand on part en tournée, mais il est aussi content quand on
rentre.» Et Sara d’ajouter : « Il apprend la patience en passant des heures dans le camion. On n’a
encore jamais utilisé la cartouche “écran”. Et le fait d’être une compagnie, ça aide : quand on est à
bout, il y’en a souvent un autre pour faire rire Zakari ». Elle m’écrira d’ailleurs plus tard : « Dans
pleins de pays, on dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant, eh bien moi, parfois, en pleine
tournée, je me dis qu’il faut toute une compagnie pour élever un enfant. Il a commencé à dire
“merci” et “s’il te plaît” avec Nicolas et il apprend les portés avec Jo et son papa. Il apprend avec
toute l’équipe, en observant et en participant au montage»
Le camion arrivant à La Flèche, Sara souffle : « là, c’est le moment que je n’aime pas : quand il faut
sortir toutes les affaires pour les décharger à l’hôtel. »
Le lendemain, Sara fera le montage, son fils dans le dos. Elle est fatiguée mais me glisse : « C’est
trop bien de pouvoir bosser avec Zakhari !».
Plus tard, elle se confie dans un email : « la grande question, c’est que j’ai un enfant que j’adore, et
un métier passionnel. On a parfois du mal à s’empêcher de s’enflammer sur nos projets même en
famille. Parfois je culpabilise. Mais je me dis qu’il voit des parents passionnées, et que pour lui
“travail” voudra dire “faire ce que j’aime, et le défendre à fond”.
Elle poursuit : « J’ai complètement changé mon approche du cirque depuis que je suis maman.
Avant, j’étais très scolaire techniquement. L’arrivée de cet enfant m’a ouvert la porte à une nouvelle
façon d’aborder le cirque, plus douce, plus à l’écoute de mon énergie, et plus créative!
Zakhari m’a permis de retrouver un nouveau souffle dans mon métier. »

Merci immense à ces trois familles qui m’ont fait confiance et avec qui j’ai partagé des moments intimes et forts de vie.